La fulgurance d’un chemin entre les mondes
Singulière. Sonia Al Abdalla l’est par son parcours, son regard et cette manière profondément personnelle d’habiter le monde et de le transformer en œuvre.
Née en Jordanie en 1986 d’un père jordanien et d’une mère roumaine, Sonia Al Abdalla porte en elle la richesse des territoires, des langues et des cultures qui ont façonné son existence. Son enfance se partage entre la Jordanie, la Roumanie et la France, avant qu’elle ne poursuive son chemin jusqu’à Rio de Janeiro, où elle vivra pendant douze ans. Cet itinéraire singulier n’est pas seulement la trame de sa biographie: il constitue la matière première de son œuvre et structure en profondeur sa quête identitaire, son sens aigu de la liberté, ses métamorphoses intérieures, son archéologie spirituelle.
Artiste autodidacte, elle s’est construite avec patience, curiosité et détermination. Sonia chemine en éclaireur, cherchant son inspiration au gré de ses lectures, promenades et découvertes. Elle herborise, ausculte le vivant, son intelligence créatrice y cherchant son inspiration et sa musique sacrée. C’est une alchimiste qui observe, interroge et cherche les correspondances secrètes entre les êtres, les nombres, les formes et les symboles. Chez elle, la réflexion ne se sépare jamais de la sensibilité: elle devient une manière d’écouter le monde, d’en comprendre les tensions et d’en révéler l’harmonie.
Sa pratique est résolument éclectique. Peinture, dessin, céramique, sculpture, photographie et écriture se répondent dans un même langage intérieur. Parfois, les mots ouvrent le chemin de la peinture ; parfois, ils émergent dans le silence laissé par l’image. Entre les deux se glissent la musique, la lecture, le mouvement et la danse. Comme elle le confie: « Peindre est une méditation pour moi. Je sors de mon être pour le dévoiler à l’inconnu ». Une démarche où la création devient le langage de ce que la parole seule ne saurait exprimer.
Son œuvre se distingue par une remarquable finesse graphique et une grande économie de moyens. Sur le papier, ses lignes semblent murmurer. Elles avancent avec précision, sculptent le vide et font apparaître un corps, un mouvement, une émotion ou un souvenir. Sa palette volontairement épurée — le noir, le blanc, le rouge, le bleu et l’or — : le noir abyssal, le rouge le battement de la vie, le bleu l’infini azurien et la mémoire de l’eau, l’or lumière divine. Quelques traits lui suffisent pour faire naître une présence.
Fortement inspirée par l’esthétique et la philosophie japonaises, Sonia sonde les formes les plus élémentaires par le dessin et la peinture.
Pourtant, au cœur de sa démarche artistique se ressent une angoisse existentielle: « Qui suis-je ? »
À travers le prisme japonais, elle explore les multiples dimensions de l’être — oriental et occidental, traditionnel et moderne, féminin et masculin, corps et esprit, Yin et Yang. Ces forces ne sont pas des contradictions, mais des polarités complémentaires appelées à coexister. Son travail cherche à réconcilier ce qui paraît séparé, à faire dialoguer la dualité jusqu’à retrouver l’unité. Cette quête exige de la lucidité, mais aussi une volonté passionnée: celle de s’accepter, tout en se transformant, et de poursuivre son chemin sans renoncer à sa liberté.
Ses expositions prennent place aussi bien dans des galeries que dans des forêts, des églises ou des lieux patrimoniaux. L’œuvre ne s’y impose jamais: elle entre en résonance avec l’architecture, la nature et le silence du lieu. La forêt devient un espace de respiration, l’église un lieu d’introspection, le papier un territoire intime où la mémoire peut enfin prendre forme. Au fil de ses voyages, son œuvre s’est ouverte au monde. Présentée en Europe, en Amérique latine et en Asie, elle poursuit un dialogue sensible entre les cultures, les traditions et les regards, faisant de chaque exposition un espace de rencontre et de résonance.
Sonia Al Abdalla avance ainsi avec une détermination qui n’est jamais seulement esthétique. Son art est d’abord une ascèse, une pratique spirituelle, une manière d’habiter le monde, une prière. Sa personnalité artistique témoigne d’une sensibilité rare, fragile, tendre et rugueuse à la fois et d’une volonté souterraine mais constante: transformer les fragments d’une vie en un langage, et faire de chaque dualité la promesse d’une unité nouvelle.